21.11.2008

A côté de la plaque

Au départ déjà je voulais écrire un titre dans le style un poil pleurnichard "pourquoi faut-il toujours que je tombe sur des gonzesses compliquées?", mais le style pleurnichard, même un poil, c'est pas tellement compatible avec mon égo démesuré. J'avais finalement opté pour "ah tiens, ce coup-ci j'ai visé trop haut", ce qui était tout aussi faux. En terme de relations, fussent-elles amoureuses, on ne vise jamais trop haut (ni trop bas d'ailleurs), on vise à côté. On fait fausse route quoi. Seulement, la métaphore du deuxième titre, qui sous-entend une dépense d'énergie en pure perte me plaisait bien. Mais elle est fausse. Des fois tu te dis, "tiens et si je tentais de rejoindre cette charmante gazelle qui gambade dans ce vert pâturage ?", et là tu enfourches ton vélo, et commences à pédaler. La gazelle ne s'enfuit pas, non, pas même elle tente de s'échapper. Limite elle te regarde avec un grand sourire. Mais rien n'y fait, tu pédales tu pédales, et finalement tu t'aperçois que tu t'es gouré de route. La gazelle n'a pas bougé de son vert pâturage, elle est toujours aussi souriante, mais toi, t'es comme un con sur l'autre versant grimpant vers un sommet inutile. Amis de l'effort pour rien et du pédalage dans la semoule bonjour.
Dès le début, je sentais bien que je tapais à côté de la plaque. Un minimum d'observation, un peu de jugeote, fallait pas être grand clerc pour voir qu'on était pas du même monde et qu'on ne va pas pas aisément à l'encontre des structures sociales établies. Et je ne cause pas en terme de hiérarchie (la hooote société et le bas pople), mais bien de différence, de séparation. Le parisianisme, la pub, la com... ce n'est pas mon milieu. En matière de hiérarchie, la seule dont je consent à accepter l'existence est celle du bonheur. Et je ne suis pas sûr qu'un milieu en apporte automatiquement plus qu'un autre. Tout ça pour dire que je me contrefous éperdument du milieu de la fille si celle-ci m'attire, si je pense avoir trouvé une pépite, un esprit à part. Ce qui est advenu, disons, récemment. Une plume virevoltante et totalement hors des limites de la production actuelle, une loufoquerie délicieuse dans un esprit des plus avisés. Mais je n'ai jamais su viser juste dans nos échanges privés. Comme j'ai toujours considéré qu'une relation, quelle qu'elle soit, se devait d'être basée sur la réciprocité d'échanges d'information (sinon ça part en couille direct avec suprématie de l'un sur l'autre), j'en ai lâché de l'info. Non pas dans un souci désespéré dès le départ qu'elle consente elle-même à me balancer son adresse et son numéro de tel, non... parce que, en fait, toutes ces informations à son sujet je les avait déjà. Bah oui, internet est une vaste banque de données que voulez-vous. Myspace, Facebook, whois.. Bref, la relation ne partait pas équilibrée. J'ai rectifié. Certes à partir de ce moment là, tout peut paraître équilibré, mais c'est un leurre. Car si l'état est en équilibre, la construction ne l'est pas. Je lui ai donné des informations sur moi, elle ne m'en donnait pas sur elle ; c'est subtil mais ça fait tout la différence. Des dizaines de mails échangés pour n'apprendre finalement que de l'anecdotique expédié à la va-vite. J'ai jamais autant navigué entre l'agacement et le sourire. Sérieux, il n'y pas mort d'homme, et finalement c'est assez marrant de voir une relation ne pas naître (faudrait pas que ça se reproduise trop souvent non plus, remarquez). Je me suis gouré de route, et j'ai eu beau essayer de prendre tel ou tel sentier, rien à faire, la belle était sur le versant d'en face, elle ne bougeait pas, ne s'enfuyait pas, avait l'air plutôt contente... et moi je pédalais. Une fois j'ai pensé que l'on en arrivait au point max de l'échange épistolaire ; je lui proposai de se voir. Allez hop, demain dans l'aprème, je vais pas taf, direction paname, t'as le choix de l'heure... probablement un peu trop tempétueux de ma part, car comme dit le proverbe, qui sème la tempête, récolte le vent. De toute beauté celui-là, direct dans le hall of fame des excuses improbables. Dans un souffle, presqu'innocement, elle me glisse -en substance, car l'exactitude de l'alibi, vraiment, je ne peux- "j'ai pas le temps". Lecteurs vils mais doués d'un sens commun infaillible, vous vous dites que tout simplement elle aime pas ma gueule. Encore eut-il fallut que. Mais non. Pas encore d'échanges visuels. "J'ai pas le temps", sans autre précision sur une prochaine éventualité de rencontre, ça signifie, à la louche, never. C'est une manière délicate de dire "ce soir je vais me souler la djole, mais pas avec toi", une douceur sémantique pour éluder un "je me ferais bien une queue, mais pas la tienne, étienne". J'ai pédalé encore un peu, sachant toutefois la cause entendue. Elle l'était.
A côté de la plaque.
Ouais, ça c'est un bon titre.
Ca résume bien.

Et vous savez quoi ? En redescendant, avec mon vélo à la main, tranquille, j'ai été intrigué par quelques bosquets en bord de route. En écartant les buissons, on peut apercevoir un chemin. Vous pariez qu'il mène à la gazelle ? Et bien moi non. Je ne parie pas. Je ne veux pas savoir. Si tel était le cas, pourquoi ne me l'a t'elle pas montré? Pourquoi m'a t'elle laissé faire fausse route ? Parce qu'elle se mérite ? Probablement. C'est sans doute cela ; un gibier de cette qualité se mérite. Mais un gibier, même de haute qualité, cela reste un gibier. Qu'il faut chasser. Et je ne suis pas un chasseur. Comme le Petit Prince, j'apprivoise. On m'apprivoise. On s'apprivoise. Je ne sais pas chasser, je ne veux pas. J'ai doucement laissé les bosquets se refermer sur le passage. Et j'ai continué ma route.

 

 


podcast

Zabriskie Point - "Dans la ville"